Presque 7 mois que je n’ai pas alimenté ce site. Mes soeurs m’en veulent. Je leur rétorque qu’il n’y a rien à dire puisqu’il ne se passe rien. Justement disent-elles, il faut communiquer sur ce rien. Pas facile. Je ne suis pas philosophe. Et puis, me dis-je, à quoi bon ? Nous n’avons pas besoin de ce site pour communiquer tous les trois. Et qui d’autres que nous s’intéressent à cette histoire ? Personne. Les amis de Marc l’ont laissé tombé. Jamais un mail. Jamais un coup de fil. La diplomatie française? Elle ne s’est jamais préoccupée de Marc. J’ai écris à deux ministres des affaires étrangères successifs. Je n’ai jamais eu de réponse. Je n’écrirai pas au troisième qui me semble encore plus fantoche que les précédents. La Justice ? Celle la ne travaille que dans la lenteur. Et son travail consiste à respecter les procédures, pas à rendre la justice. Quand je lis dans cet article du JDD du 11 septembre – quelle date ! – consacrés à « Ces Français disparus et oubliés » que cela fait plus de dix ans que deux familles de Stéphanois attendent de savoir ce qui est arrivé à leurs parents disparus au Sénégal, quand je lis, ailleurs, que « Plus d’un an et demi après le crash du Boeing 737 de Flash Airlines qui s’était abîmé en mer Rouge, au large de Charm el-Cheikh (Egypte), le 3 janvier 2004, les familles des victimes n’ont toujours pas récupéré les corps, pas plus qu’elles n’ont été indemnisées » ou, pire encore, que « 13 ans après les faits, les familles des victimes du crash du Mont Saint Odile attendent toujours un procès » je me dis, avec un haut le coeur, que quelque chose ne tourne pas rond dans notre société. Personne donc pour s’intéresser à Marc. Enfin presque. Il y a parmi les enquêteurs de la Brigade Criminelle, quelqu’un, parce que sa foi lui confère un certain nombre de valeurs, parce que lui aussi a des enfants et parce qu’il se fait une certaine idée de son métier, quelqu’un donc qui s’accroche à cette affaire, bien décidé à la mener jusqu’au bout. A condition qu’on ne lui mette pas des bâtons dans les roues. Ce n’est pas gagné. Grâce lui soit néanmoins rendue ici.

Il y a longtemps que je n’étais pas allé sur le site. Je n’en peux plus de ce compteur impassible qui nous broie la poitrine de tout le poids de son décompte tragique. Je n’en peux plus de voir se succéder ces trois portraits. Je n’en peux plus de ce regard, de ce sourire. Ils me ramènent à l’écho de sa voix et à celui de son rire. Les souvenirs affluent brièvement avant de se troubler sous les larmes. Je n’en peux plus.

651 jours donc, que Marc a disparu. Où en sommes nous ? Pas très loin. Les policiers de la Brigade Criminelle se sont rendus sur place en décembre 2004, soit pratiquement un an jour pour jour après la disparition de Marc. Super. Durant les deux semaines qu’ils ont passé là-bas, force est de reconnaître qu’ils ont bien bossé. Ils ont pu identifier le village où Marc est allé prendre du yahé. Ils savent qu’il y est resté deux jours à l’issue desquels il est reparti pour Leticia. Et là, sur le chemin du retour, ils perdent sa trace. C’est entre ce village et Leticia qu’en août 2003, nous avons retrouvé les affaires de Marc. Ces affaires se trouvaient dans un grand sac de riz. Certaines, déchiquetées, d’autres non. Les livres étaient en bon état. Un couteau ne possédait pas une seule tache de rouille. Tout ces éléments laissent à penser que le sac n’avait pas séjourné longtemps dans l’eau. Il y avait été jeté depuis peu. Par qui ? Pourquoi ? Les policiers ont remis leur rapport au juge français chargé de l’enquête mi-janvier 2005. Après avoir listé un certain nombre de suspects, ils y préconisaient la nécessité de retourner sur place pour parchever leur enquête. C’est seulement en juillet 2005 que le juge d’instruction rédigeait les commissions rogatoires internationales (CRI) destinées à la Colombie, le Brésil et le Pérou. Début septembre, il n’y avait toujours aucun retour de la part de ces pays. Pire. La CRI pour le Pérou n’était toujours pas partie. Il manquait sur l’une des pages le tampon du traducteur assermenté. La CRI a donc été retournée par le Parquet au juge... qui était en vacances. A son retour, c’était le traducteur qui était en vacances... Il n’y a sûrement qu’un seul traducteur d’espagnol assermenté sur la place de Paris. Il doit se faire des couilles en or. Les enquêteurs espéraient repartir en septembre. C’est raté. Je ne suis pas joueur. Alors, je ne parierai pas sur un départ avant la fin de l’année.

Pendant ce temps, Françoise se désespère. Rien ne bouge. Pour espérer encore, il lui reste les chamans et leurs visions. Extrait d’un mail qu’elle nous a adressé fin aôut :

"J’ai décidé d’aller prendre du yage et ce, avec Isaias, chaman renommé, péruvien, fils de Dña Angélica que Rafa, que j’accompagnais, consulta en février 2004. J’y suis allée avec Carole et Arnold qui voulaient travailler sur Marc. Quatre dames étaient aussi présentes. Le chaman a fait un travail pour chacun d’entre nous et nous a donné ses visions, ses certitudes, cas par cas. Une fois de plus, j’ai eu, seule, droit à un autre verre de yage, car je ne ressentais rien et n’avais rien vu. Voilà ce qu’a perçu Isaias, coincidant avec les visions d’Arnold: Marc est loin, vivant, entre le Pérou et la Bolivie, à proximité du Yavari. Il a voulu connaître les indiens qui vivent nus, a demandé son chemin, a marché très longtemps, des jours, se mettait à courir; épuisé il est tombé sur une tribu hostile, mais Marc a remarqué l’un d’eux qui paraissait intéressant et qui lui a proposé de l’accompagner; il est maintenant dans sa tribu (un nom comme Tamitchoc; je n’ai pas encore regardé une carte). Il y aurait d’autres blancs. Marc est considéré comme le leader, une personne très importante, il leur apprend un tas de choses, de l"architecture" (correspond au plaisir et au goût de Marc d’utiliser des objets ou autres pour en faire un meuble utile et esthétique). D’ailleurs, il vivrait dans une habitation très semblable à une maloca, mais avec des divisions de l’espace intérieur, sous forme de cloisons végétales (je pense à la palme) qu’il aurait inventées. Il y a des artisans autour de lui, il travaille aussi avec de l’or, il va devenir "milliardaire", il a les cheveux longs, s’adresse à tout le monde avec désinvolture, sourit; on l’admire et il aime ça. Arnold l’a aussi vu dans un petit avion se diriger vers une grande ville. Isaias me dit  qu’il restera encore 3 ans, mais qu’il faut croire aux miracles; il viendra peut-être me voir avant, ou il m’appelera ou écrira. Quand j’écoutais Isaias, je me suis souvenue que sa mère avait dit à Rafa en février 2004, que Marc était loin, au Pérou et ne reviendrait pas tout de suite; encore, Dña Trina, indigène, que j’ai vue 2 fois en septembre 2004, m’avait dit, dès qu’elle avait eu la photo de Marc entre les mains: "il est vivant, au Pérou, travaille pour des gens". C’est quand même surprenant, troublant... Isaias: "surtout ne perdez pas l’espoir, il est vivant, il doit aller jusqu’au bout de ce qu’il a entrepris" (chose que m’avait dit le medium,"le gros"comme dit Michel, il y longtemps)".

Je ne crois rien de tout ça et Françoise m’en veut. Je ne jette sur cette histoire qu’un regard rationnel. Marc a disparu depuis bientôt deux ans. Ses affaires, que l’on a retrouvées, prouvent qu’il lui est arrivé quelque chose d’anormal. Pour être clair, je pense à une agression. Si Marc a pu échapper à cette agression, je ne pense pas qu’il ait fui dans la forêt. Le milieu est trop hostile. Marc le savait. Il n’aurait pas choisi cette option. Je ne pense pas non plus que Marc ait pu entrer en contact avec « une tribu hostile ». Celles ci, dites « tribus isolées » vivent loin, dans des espaces délimités et protégés. Complètement hors d’atteinte, sans connaissance spécifique, sans matériel, sans équipe. Enfin, je ne pense pas que Marc puisse être dans une tribu connue. Celles ci, même de façon épisodique, sont au contact avec « la civilisation ». Elles auraient signalé depuis longtemps la présence d’un étranger parmi elles. Tout cela fait donc que je ne crois pas à ce conte de fée d’un Marc demi-dieu dans une tribu amazonienne. Désolé Françoise. Je donnerais si cher pour que tes chamans aient raison. Un rêve, c’est jamais cher payé.

Que Marc ait été agressé, ça me paraît donc très probable. Par contre, nous n’avons aucune preuve qu’il ait été tué. Il pourrait être prisonnier quelque part aux mains des FARC ou des narco-trafiquants. Il nous reste donc toujours un espoir de le retrouver vivant. Mais pour ça, il faudrait que la Brigade Criminelle puisse retourner sur place le plus vite possible. Il faudrait qu’elle puisse compter sur le soutien effectif des polices colombienne, brésilienne et péruvienne. Il faudrait donc que les CRI reviennent avec accord le plus rapidement possible. Pour cela, il faudrait que quelqu’un, quelque part dans un ministère, décroche son téléphone et appelle ses homologues en Colombie, au Brésil et au Pérou. Ce quelqu’un, je ne le connais pas. Si un visiteur de passage a un tuyau, je suis prenneur.

Voilà ce que j’avais envie de dire. Pour calmer mes soeurs et pour renseigner les quelques rares visiteurs qui pourraient encore s’intéresser au sort de Marc. De nouveau, je ne peux que me lamenter sur le fait que Marc n’avait pas déjà réalisé son ambition de devenir journaliste. Trop jeune. Pas eu le temps. Si ça avait été le cas, il aurait son portrait affiché place de la République et dans les mairies de France. Il aurait le droit à des lachers de ballons et à des concerts de musique. Sur les écrans de télévision s’afficherait le nombre de jours de sa disparition qui n’aurait jamais atteint 651. Des politiques se seraient démenés pour ramener Marc parmi nous depuis longtemps. Histoire que les journalistes leur lachent les basques. Oui, c’est vraiment trop con.